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Edité chez Belin en janvier 2016, ce livre qui sera dédicacé jeudi prochain à la Fondation Léopold S. Senghor à Dakar, vient s’ajouter aux nombreux ouvrages écrits sur Senghor par de grands africanistes et penseurs. Il faut cependant noter qu’il s’agit d’un témoignage fait par une personne qui a travaillé dans la proximité de Senghor. L’auteur, en sa qualité d’ancien Directeur de Cabinet du Président Léopold Sédar Senghor, témoigne sur certains faits majeurs qui ont marqué la République du Sénégal.

Il part de son  expérience personnelle, mais aussi d’une certaine documentation sur Senghor. Outre la préface du philosophe, le professeur Souleymane Bachir Diagne, le livre comprend une introduction, cinq chapitres et un épilogue intitulé « Senghor et la civilisation de l’universel. »

En introduction, l’auteur rappelle principalement que « Senghor est tombé en politique », en raison de la misère qu’il avait constatée chez les paysans sénégalais. Autrement dit, Senghor est venu en politique accidentellement. Mais avant tout, M. Christian Valantin s’interroge : « qui suis-je ? » pour aborder ce sujet après que Senghor lui-même a objectivement livré ses pensées dans La Poésie de l’Action et Ce que je crois. M. Valantin répond à ses propres interrogations en se justifiant notamment par son admiration pour Senghor depuis 1940.

Dans le Chapitre premier intitulé « De Djilor à Paris », l’auteur rappelle l’enfance de Senghor en milieu rural, ses années d’études ayant abouti à Paris, son compagnonnage avec Aimé Césaire et Léon Gontran Damas avec lesquels il a théorisé la négritude. Dans une rubrique spéciale, M. Valantin aborde la négritude selon les approches de Senghor, Césaire et Damas.

Dans d’autres rubriques du chapitre premier intitulé respectivement ; « l’art nègre, ne pas mourir de la négation coloniale », « De Marx à Teilhard », et « Socialisme et religion » l’auteur aborde des questions philosophiques auxquelles Senghor est resté attaché, à savoir : l’art, la culture nègre, le socialisme, la religion, l’humanisme et la civilisation de l’universel.

Le deuxième chapitre du livre est intitulé : « Du culturel au politique », M. Valantin commence par deux citations de Senghor, où il est question de l’homme nègre ou de l’homme intégral, enraciné dans ses valeurs. L’auteur aborde ici la question de l’assimilation en citant Senghor qui, dans un contexte colonial, a osé dire « Assimiler et non être assimilé ». L’auteur décrit les deux courants que se partageaient les théoriciens de la colonisation, à savoir : assimilation ou association.

Dans une rubrique intitulée « Les Sénégalais et la France : Tyaroye », on note l’orthographe frappante du terme qui s’écrit aujourd’hui « THIAROYE ». L’auteur prend part à la revendication de l’égalité entre anciens combattants de la Seconde Guerre mondiale, exprimée dans un mémorandum. Il prend l’exemple du drame de Thiaroye en novembre 1944. Décrivant l’événement dans sa cruauté, il dit sa déception par rapport aux conclusions de la Conférence de Brazzaville du 30 janvier au 8 février 1944 qui, selon l’auteur « ne laissait rien entrevoir des relations institutionnelles  entre la France et les colonies ». Tyaroye devint un symbole à dimension politique, d’après M. Valantin.

La deuxième rubrique du deuxième chapitre porte le titre de « A la SFIO avec Lamine Guèye ». Il rappelle d’abord, l’élection de Senghor aux Constituantes de 1945 à 1946 comme Député du Sénégal sur la liste SFIO de Lamine Gueye. L’auteur décrit ici le contexte politique qui a prévalu entre Lamine Guèye et Senghor, ainsi que la démission de ce dernier à la suite de vexations diverses et dysfonctionnements du parti. M. Valantin consacre une dizaine de pages au « Bloc Démocratique Sénégalais » (3e rubrique), parti que Senghor créa à la suite de sa démission de la SFIO, et qui lui permettra de gagner les élections législatives du 17 juin 1951. Dans cette rubrique, l’auteur rappelle les deux collèges qui constituaient l’électorat sénégalais à savoir : celui des 4 communes et celui du monde rural.

La quatrième rubrique est intitulée « Une approche unitaire de l’action politique », « L’élargissement du deuxième collège ». M. Valantin écrit sur Senghor et Césaire qui, devenus députés en 1945, étaient différents tant du point de vue historico-politiques que de leur statut respectif. D’après l’auteur, Senghor et Césaire étaient plutôt proches en politique du point de vue de leurs idées.

La rubrique suivante est intitulée «Le rassemblement des partis sénégalais ». L’auteur revient sur la perspective de rassemblement du peuple sénégalais, enclenchée par Senghor, notamment à travers ses victoires aux élections de 1951, 1952, 1956.

La dernière rubrique du chapitre porte un titre révélateur à savoir « La réconciliation entre Senghor et Lamine Gueye ». Ce fut un tournant décisif d’après M. Valantin, dans la mesure où le BDS et le Partis Socialiste d’action sociale fusionnèrent pour devenir l’Union Progressiste Sénégalaise qui conduisit le Sénégal vers l’indépendance.

Dans le Troisième chapitre du livre intitulé «  L’autonomie interne », l’auteur commence par une citation de Senghor, relative à la balkanisation de l’AOF et de l’AEF. Ce chapitre est l’objet d’un long commentaire de la part de l’auteur. Il décrit le contexte et fait allusion à certains hommes qui ont eu à jouer un rôle important dans l’histoire politique de l’Afrique de l’ouest et de l’Afrique centrale. Dans ce même chapitre, M. Valantin : écrit sur  « les divisions des élus africains », « le fédéralisme de Senghor », « le pragmatisme de Houphouët », « le combat perdu de Senghor »,  la portée du discours du Général De Gaulle, l’éphémère fédération du Mali.

Dans le quatrième chapitre où il est question principalement question de « l’indépendance et socialisme africain », l’ancien Directeur de Cabinet part d’une citation de Césaire. Ensuite, il rappelle certains principes fondamentaux des constitutions nées de l’indépendance en 1960 et 1963, consacrant les droits de l’homme, les libertés individuelles et collectives, la démocratie, l’égalité devant la loi. Il cite maints exemples qui effectivement font, que le Sénégal est un Etat de droit ou mieux, une République démocratique, sociale et laïque. L’auteur semble justement préoccupé par la laïcité car, il consacre toute une rubrique à ce propos.

Deuxième rubrique du chapitre 4 « La laïcité au Sénégal » : M. Valantin affirme que Senghor a su adapter la laïcité au contexte sénégalais qui au demeurant, est différent de celui de la France. Il rappelle le discours en réponse au Khalife Général des Mourides, Sérigne El-Hadji Falilou Mbacké, lors de l’inauguration de la Grande Mosquée de Touba, le 7 juin 1963, où Senghor parle de laïcité. L’auteur cite un long passage où Senghor explique clairement la notion de laïcité, conformément à la constitution sénégalaise. Il magnifie également le dialogue exemplaire entre chrétiens et musulmans, notant à titre d’illustration, l’accueil du Pape Jean-Paul II par le Président Abdou Diouf et tout le peuple sénégalais, en février 1992.

Dans les troisième, quatrième rubriques respectivement intitulées « les institutions de la République », « l’organisation administrative », « les lois de 1960 », l’ancien Directeur de Cabinet relate l’évolution politique et administrative des institutions de la République du Sénégal. A la  cinquième rubrique, « Deux hommes dans la tourmente », l’auteur écrit sur Mamadou Dia à la tête du gouvernement autonome avec le Père Joseph Lebret. A ce niveau, M. Valantin déplore la crise de 1962, résultant d’options impopulaires et différentes actions initiées par Mamadou Dia. En fait, cette crise ne l’avait pas surpris.

Etant Gouverneur de Thiès, il raconte sa visite à Ibrahima Sarr qui en ce moment, était Ministre de la Fonction publique et du Travail, mais également ancien syndicaliste et héros de la grande grève des cheminots de 1947. C’est lors de cette visite que M. Valantin apprend que Senghor avait laissé le ministre de l’Intérieur embarquer sans aménagement M. Ibrahima Seydou Ndao, vieux président honoraire de l’Assemblée territoriale dans un fourgon cellulaire de Police pour le ramener à Kaolack, alors justement que ce dernier s’était rendu à Dakar pour bénéficier de soins à l’Hôpital Principal. M. Valantin raconte la colère de M. Ibrahima Sarr en raison de ce mauvais traitement infligé à M. Ibrahima Seydou Ndao et cautionné en apparence par Senghor. Ainsi l’opinion publique avait fortement accusé Senghor de faiblesse, voire de lâcheté.

A propos du « Pouvoir bicéphale », l’auteur précise que Senghor l’avait voulu ainsi en confiant à Mamadou Dia, second du Gouvernement, le titre de Président du Conseil, muni de tous les moyens de gestion comme sous la IVe République française. D’après l’auteur, Senghor pensait que Dia voulait un régime présidentiel et que c’était une erreur de ne pas l’avoir institué. L’ « erreur » selon M. Valantin, fut d’avoir institué cette République, inspirée du modèle constitutionnel français de la IVe République.

Revenant sur l’Affaire Mamadou Dia, l’auteur écrit : « Coup d’Etat ou tentative de coup d’Etat ». Il affirme que juridiquement, ce fut une tentative de coup d’Etat, se posant la question de savoir si Mamadou Dia en avait réellement besoin. M. Valantin fait état de deux erreurs que Mamadou Dia aurait commises en voulant se défendre et éviter la Haute Cour de Justice : la première selon lui, fut la différence de perception que Senghor et lui avaient de son statut, la seconde fut sa sous-estimation des capacités de réaction du Président de la République.  D’après l’auteur, Mamadou Dia considérait qu’il tenait de l’UPS son mandat de Président du Conseil, tandis que Senghor lui, estimait tenir le sien non de l’UPS, mais de la Constitution dont il était le Gardien et assurait le respect.

Dans son épilogue intitulée « Senghor et la civilisation de l’universel »,  M. Valantin évoque l’humanisme de Senghor à travers sa volonté de parvenir à une intégration africaine. Il conclut par la démission volontaire et inattendue de Senghor du pouvoir.  « Senghor est l’âme de la République », nous dit l’auteur en terminant son œuvre.

Doudou Joseph Ndiaye

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